ENTRETIEN AVEC MAÏWENN
Comment avez-vous eu l’idée d’un film sur la Brigade des Mineurs ?
Je suis tombée sur un documentaire à la télévision sur la Brigade des Mineurs (BPM) qui m’a totalement bouleversée. Dès le lendemain matin, j’ai appelé la chaîne pour contacter le réalisateur du documentaire : je voulais savoir comment faire pour rencontrer les policiers de la Brigade des Mineurs.
C’était l’étape suivante ?
Avant d’être certaine de vouloir écrire un scénario sur la BPM, je sentais qu’il fallait que je connaisse la vie de ces policiers. Je voulais donc passer du temps à la Brigade pour les écouter et les observer. Mais ça a été une démarche longue et difficile.
Une fois que j’ai obtenu l’autorisation de suivre ce «stage», je n’ai pas arrêté de passer d’un groupe à un autre en prenant des notes : j’étais comme une éponge pour m’imprégner au maximum de ce que je voyais. Même pendant les trois heures de pause-déjeuner, ou le soir, au moment de l’apéro, je ne les lâchais pas pour ne rien perdre de leurs discussions, et je posais des milliers de questions.
Comment cette immersion a-t-elle nourri l’écriture ?
Je suis partie uniquement d’histoires dont j’ai été témoin ou que les policiers m’ont racontées : j’ai modifié certaines affaires, mais je n’en ai inventée aucune. En réalité, j’avais une liste exhaustive de ce que peut être le quotidien de la BPM et je voulais à tout prix que cette liste soit complète : je souhaitais parler d’un pédophile, d’inceste au sein d’une famille bourgeoise, de la situation des ados etc. Par ailleurs, c’était important pour moi de montrer que lorsque les policiers traitent une affaire, ils la suivent jusqu’au bout de la garde à vue, mais n’ont pas forcément le résultat du jugement : ils ont souvent besoin d’enchaîner les affaires pour ne pas y mettre trop d’affects. C’était donc un vrai parti pris de ne pas donner d’informations sur le sort de tel ou tel prévenu car c’est comme cela que le vivent les policiers.
Comment s’est passé le travail d’écriture avec Emmanuelle Bercot ?
J’ai d’abord écrit une première version du scénario toute seule, avant qu’Emmanuelle Bercot ne me rejoigne. Au départ, elle ne voulait pas travailler sur du long terme avec moi : nous sommes très amies dans la vie, et elle avait peur d’abîmer ce rapport, mais moi je n’avais pas peur, bien au contraire, car je sentais que notre amitié allait servir notre travail, et vice versa.
Elle m’a alors dit : «Je viens une dizaine de jours, pas plus, juste le temps de bien mettre au clair tes personnages, mais les dialogues, c’est toi, je ne veux pas intervenir.» Au bout de dix jours, elle était toujours là, on avait un bureau à la production, on travaillait presque tous les jours, dès 9h du matin. Au fur et à mesure des jours, et des semaines, on s’est mises naturellement à parler structure, à la retravailler ensemble, puis les dialogues sont venus, naturellement. De son côté, elle ne voulait toujours pas écrire, mais elle acceptait de proposer des dialogues, et c’était toujours moi qui étais au clavier. Puis, un jour, elle m’a dit : «Ok, cette scène je la sens bien, je la dialogue», et elle s’est mise au clavier. J’étais très émue de voir qu’enfin, au bout de quelques mois, elle s’était approprié le scénario : ça devenait «notre» scénario.
Il faut dire que, dans la première version, même si ça va être difficile à croire, les policiers devenaient des ripoux, faisaient un braquage et partaient à Las Vegas dépenser l’argent ! C’est Alain Attal qui a su me ramener à la raison. De toute façon l’économie du film ne me permettait pas de tourner à Las Vegas. Donc je dirais que ma collaboration avec Emmanuelle Bercot m’a été d’une grande richesse. Je crois qu’on était très complémentaires. Elle m’a apporté beaucoup de «réalisme», et d’ailleurs sa formule fétiche c’était : «ça fait vrai», et moi je cherchais sans arrêt à amener une touche d’humour, car c’est ce qui m’a frappée quand je suis arrivée à la BPM : j’ai compris que l’humour est leur seule arme contre la misère humaine.
La solidarité et les liens d’amitié entre les policiers sont palpables…
Ce qui m’intéressait, c’était le fonctionnement quasi familial de la brigade : les policiers sont du matin au soir ensemble, y compris pour le petit déjeuner et l’apéro ! Ce qui n’empêche pas les rapports d’être parfois tendus car il y a pas mal de rivalités et d’histoires d’amour…
Il faut bien voir que beaucoup de policiers de la BPM sont des femmes et qu’elles ont quelque chose à prouver que n’ont pas forcément les policiers hommes.
Vous évoquez aussi les petites et les grandes lâchetés de la hiérarchie face à un prévenu influent.
Effectivement, cette affaire-là a vraiment eu lieu il y a moins de dix ans, ce sont les policiers qui me l’ont racontée un homme très haut placé qui avait violé sa fille pendant de nombreuses années s’en était sorti grâce à son statut et à ses connaissances. Même si le commissaire divisionnaire m’a affirmé que ce type d’injustice appartient au passé et n’arriverait plus aujourd’hui, il serait malhonnête de dire que les prévenus sont tous traités de la même manière.
Les personnages sont extrêmement caractérisés. Comment les avez-vous imaginés ?
Contrairement aux affaires que j’évoque, les personnages sont largement fictionnalisés. J’ai écrit avec Emmanuelle Bercot une «bible» pour chacun des protagonistes qui comportait des éléments biographiques, des traits de caractère et des précisions sur les rapports et les rivalités entre les membres de la brigade : même s’il s’agissait d’infos qu’on ne retrouve pas forcément dans le film ; je crois que ça a nourri certains acteurs qui s’y sont souvent référés pendant le tournage.
Vous abordez aussi les difficultés relationnelles entre la Brigade et les autres services de police.
Oui, les policiers de la BPM sont quasiment snobés par les autres services ! D’ailleurs on les surnomme : «la brigade des biberons.» Je trouve aberrant qu’on donne davantage de moyens à la Brigade des stupéfiants, même si celle-ci fait un travail essentiel, qu’à la Brigade qui s’occupe de la protection de tous les enfants et ados de Paris ! Un bébé secoué ? C’est eux. Le suicide d’un ado ? C’est eux. Une fugue ? C’est encore eux. Petite précision : la Brigade de Protection des Mineurs ne s’occupe exclusivement que des mineurs victimes. Si un mineur commet un délit sur un adulte, il sera envoyé à la brigade rattachée à la nature de son délit. Mais parfois, les mineurs pensent qu’ils sont coupables, alors qu’ils ne sont en réalité que des victimes : c’est le cas du pickpocket dans le métro. Ce sont des mineurs exploités, donc des victimes, et donc c’est la BPM qui se charge d’attraper ceux qui les exploitent. Ce qui rend leur boulot très complexe, car les exploiteurs sont… les parents.
Ils passent donc leur temps à attraper soit les parents, soit un frère, un oncle, un professeur… C’est ça la complexité de leur boulot : faire comprendre aux magistrats que l’inceste, le viol, ou la maltraitance, ont bien eu lieu dans cette famille, et sans violence. La violence peut être très silencieuse – c’est la pire des violences, je pense d’ailleurs. Celle qui ne s’entend pas.
Vous alternez entre des moments déchirants et des moments drôles.
Je crois que c’est important de pouvoir rire d’événements atroces car c’est ce qui rend la vie supportable. Et comme je l’ai dit avant, c’est la recette des policiers pour rester debout.
Dans ce milieu, les rapports entre les policiers et leurs enfants semblent pollués par leur travail. C’est une fatalité ?
C’est ce que j’ai observé. Il y a comme un effet miroir entre la vie professionnelle de ces flics et leur vie personnelle. Par exemple, je me souviens d’un policier qui me racontait que, depuis qu’il travaillait à la BPM, il n’osait plus faire de chatouilles à sa fille.
Du coup, chaque geste est pesé, pensé, réfléchi – de manière évidemment excessive. C’est ce qu’on voit lorsque Joeystarr donne le bain à sa fille.
Comment avez-vous travaillé le cadre et la mise en scène ?
Pour moi, le plus important, c’est que la caméra soit la moins encombrante possible et qu’elle aille chercher les acteurs – et non pas l’inverse. Mon obsession est donc de faire oublier la caméra aux comédiens. Mais je n’ai pas de méthode particulière pour y parvenir : je m’adapte à chaque acteur, et à chaque situation, car je dois composer systématiquement pour que la mise en scène soit la plus «invisible» possible.
On a tourné la plupart du temps à deux caméras numériques, et plus rarement trois car les décors étaient assez exigus. J’ai demandé à mes cadreurs Pierre Aïm, Claire Mathon et Jowan Le Besco de «sentir» les émotions, de vivre avec les acteurs.
Ce qui demande une grande discrétion et une grande écoute. Claire Mathon, avec qui j’ai tourné mes trois films, est un vrai animal : je n’ai presque jamais besoin de lui parler. Jowan, lui, fait tout le temps des plans à la volée, j’adore. Pierre Aïm s’occupait de la lumière. Les trois sont tout aussi importants les uns que les autres. Je sais bien que sur un plateau classique, il y a un chef op en fusion avec son metteur en scène, mais moi je ne fonctionne pas comme ça. Ceux qui tiennent les caméras doivent être des «animaux» et je veux être en fusion avec les trois. Et puis, la lumière c’est secondaire pour moi. Ce qui compte, avant tout, c’est de capter des moments de vérité, et pour cela il faut être à l’écoute de tout ce qui nous entoure, et prêt tout le temps à filmer, et c’était le cas.
Y a-t-il des films qui vous ont inspirée ?
Oui, d’abord j’ai vu, je crois, tous les films sur la police : français, étrangers… tous. Même la période flic d’Alain Delon ! Mais ce qui m’a vraiment inspirée, ce sont les documentaires de Virgil Vernier sur la police, car c’est le regard d’un vrai cinéaste qui se pose sur la réalité, sur la vie. De manière générale, un mauvais documentaire m’inspire plus qu’un très bon film. Je ne suis pas cinéphile, j’essaye de le devenir, mais je dois dire que mes connaissances ne m’aident pas vraiment à écrire. Moi, ce qui me bouleverse, et qui me donne envie d’écrire, c’est lorsque je sais que telle ou telle histoire a réellement existé. Mon moteur, c’est la vérité.
Pourquoi avez-vous confié le rôle d’un policier à Joeystarr ?
Avant même de savoir que j’allais faire un film sur la brigade des mineurs, je voulais qu’il tienne le rôle principal de mon nouveau film, et je voulais raconter une histoire d’amour entre deux personnages issus de milieux sociaux radicalement opposés. C’était l’un des ingrédients de départ auquel je tenais mais que je ne voyais pas bien comment utiliser : quand j’ai découvert le documentaire sur la BPM à la télévision, il a trouvé sa place tout naturellement. Ce film je l’ai écrit pour lui. Il a été mon moteur et ma muse.
De plus, j’avais envie de le surprendre, et qu’il soit fier de moi. Et puis, j’avais le sentiment que je ne m’étais pas servie suffisamment de son potentiel sur LE BAL DES ACTRICES, et je voulais donc aller plus loin encore, en allant chercher sa fragilité et sa pudeur.
Comment s’est déroulé le casting ? Vous aviez envie de retravailler avec plusieurs comédiens du BAL DES ACTRICES ?
Ce n’est pas parce que j’ai déjà fait un film avec certains acteurs que je retravaille nécessairement avec eux. Je n’ai pas l’esprit familial dans ce cas-là. Je pense surtout au film et aux personnages. En effet, il y a des acteurs dont j’étais très proche et que je n’ai pas fait retravailler, et je ne voudrais surtout pas qu’ils pensent que c’est une question de préférence ou d’affinité. J’ai surtout réfléchi à ceux qui seraient les plus crédibles en flics. Pour moi, ils devaient tous avoir un point commun : un côté très populaire, avec une gouaille très parisienne et franchouillarde.
Quel travail les acteurs ont-ils fait pour s’approprier leurs personnages ?
Ils ont tous suivi un stage, mais pas au sein de la BPM car le commissaire m’avait prévenue que ça ne serait pas possible. J’ai donc fait venir deux policiers, qui avaient auparavant travaillé à la BPM, pour faire apprendre aux acteurs, pendant une semaine, huit heures par jour, le métier. Tous les jours, ils voyaient des documentaires sur l’inceste, et toutes les formes de polices : stups, criminalité, banditisme, etc. Je voulais que leur inconscient soit nourri. Sans s’en rendre compte, rien qu’en baignant dans une ambiance flic, ils prenaient petit à petit l’humour et la gouaille flic.
Et puis, il fallait qu’ils se connaissent. Faire croire qu’un groupe travaille depuis longtemps ensemble, ce n’est pas facile. Ce stage était là aussi pour ça.
Vous les avez accompagnés pendant cette initiation ?
Oui, parce que j’avais encore des choses à apprendre. Et tout au long du film, depuis la préparation jusqu’au montage, je n’ai pas arrêté de m’enrichir d’infos nouvelles et de vouloir cerner la vérité du fonctionnement de la BPM. D’ailleurs, je me posais constamment la question – avec angoisse – de savoir si j’étais crédible : autant je me sentais à l’aise sur le sujet de mes deux premiers films, autant j’ai eu le sentiment d’être en danger avec POLISSE car je ne maîtrisais pas le métier de mes personnages.
D’où la présence de policiers, pendant tout le tournage, qui m’ont permis de rectifier le tir lorsque la situation ne leur paraissait pas crédible.
Le montage…
J’ai la chance de travailler avec des monteurs formidables, comme Laure Gardette, qui me suit depuis mes débuts, Yann Dedet, qui est venu en renfort, et un assistant-monteur, Loïc Lallemand. On avait 150 heures de rushes… On a donc fonctionné avec trois salles de montage pendant trois mois : il fallait que je m’adapte à chacun car ils avaient tous les trois leurs propres méthodes de travail. C’était difficile, même si c’était enrichissant d’avancer rapidement. Une fois qu’on a obtenu un premier montage, je n’ai plus travaillé qu’avec Laure car j’avais besoin de ne plus me fier qu’à un seul avis en travaillant la matière.
Le premier montage faisait 3h20. Voir le visage d’Alain Attal pendant cette projection m’a permis de vite rebondir avec Laure, ma monteuse. Alain a cette qualité de mettre autant d’énergie lorsqu’il aime que lorsqu’il n’aime pas. Parfois, il me disait : «C’est de la merde, chutier direct !» Puis : «C’est sublime ! Si tu enlèves cette scène, je te tue !». Son enthousiasme et son «désenthousiasme» étaient très porteurs.
C’est la même chose avec Philippe Lefebvre qui m’a fait entrer aux Productions du Trésor et qui, même pendant la période de l’écriture, m’a été d’une aide absolue.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler avec le compositeur Stephen Warbeck ?
Il avait composé la musique d’UN BALCON SUR LA MER de Nicole Garcia que j’avais beaucoup aimée. Je voulais retrouver dans sa partition des tonalités orientales, «ethniques» et très aériennes, sans pour autant sur-souligner les émotions.
Pourquoi POLISSE – et non pas POLICE ?
Le titre qui s’est d’abord imposé à moi était POLICE, mais il avait déjà été pris, et pas par n’importe qui ! J’ai ensuite eu envie d’intituler le film T’ES DE LA POLICE ? – et je me suis rendu compte qu’il avait également été utilisé il y a quelques années. Un jour, alors que mon fils faisait de l’écriture, le titre POLISSE, avec la faute d’orthographe et l’écriture d’un enfant, est d’un coup devenu évident pour le sujet du film.