ENTRETIEN AVEC LORRAINE LEVY
Comment est né le projet du FILS DE L’AUTRE ?
Lorraine Lévy - Un jour, Éric Amouyal, l’associé de Virginie Lacombe, lui a apporté un synopsis écrit par Noam Fitoussi qui avait eu la belle idée de ces deux enfants, l’un Israélien, l’autre Palestinien, échangés à la naissance à cause du chaos provoqué par des bombardements sur une maternité. Noam n’étant pas scénariste, Virginie a fait appel à Nathalie Saugeon pour écrire avec lui une première mouture du scénario. Quand il y a eu une version susceptible d’intéresser à la fois des financiers et un réalisateur, Virginie me l’a envoyée. C’est la première fois que je recevais par la poste un projet qui
m’attrapait par le coeur. Je me suis dit : « C’est une histoire pour moi. » Car elle est en relation directe avec mes propres obsessions : quelle est la place que l’on peut occuper dans sa propre vie, puis dans celle des autres, le lien à l’enfance, la filiation… À partir de là, j’ai travaillé avec Virginie et Nathalie Saugeon, puis seule, de manière à emmener le scénario vers le film que j’avais envie de faire.
La famille était un élément important de vos deux premiers films. Est-ce parce que c’est l’un des thèmes centraux du FILS DE L’AUTRE que vous avez craqué pour le projet ?
L.L. - La famille est un microcosme dans lequel se trouve la genèse de ce que l’on est. Mais c’est quoi être un enfant ? C’est quoi être adulte ? Peut-on choisir de rester l’un ou de devenir l’autre ? J’aime assez la définition de Kenneth Branagh « Un adulte, c’est juste un enfant qui a des dettes »... Évidemment dans LE FILS DE L’AUTRE, on est au coeur du questionnement. Les deux garçons ont des chemins de vie tellement différents que l’un a basculé et l’autre pas encore. Yacine, en quittant assez tôt son cocon familial pour suivre des études en France, est projeté dans une réalité qui l’oblige à être un homme. Alors que Joseph, qui vit dans un nid surprotecteur est resté un enfant. J’ai voulu que cette différence saute aux yeux, que cette fracture soit physiquement incarnée par mes acteurs. Que l’on voie les traces de l’enfance sur Joseph (Jules Sitruk), comme un masque tendre, alors que Yacine (Mehdi Dehbi) offre une image construite et mature.
Si la famille est un thème qui vous est cher, il fallait néanmoins l’inscrire dans l’Histoire, celle du conflit israélo-palestinien.
L.L. - C’est ce qui a tempéré mon ardeur et mon enthousiasme à m’emparer du projet. Je me disais que je n’étais pas habilitée à me lancer dans une aventure comme celle-là alors que je ne suis ni Israélienne ni Palestinienne. Je ne voulais pas faire un film qui ait l’air de faire la leçon de quelque façon que ce soit. Pour moi, la seule façon d’aborder ce sujet était d’avoir une posture d’humilité dès le départ, et de raconter d’abord la petite histoire. Que la grande Histoire soit là pour exacerber les passions, les tensions. Je n’ai en aucun cas le sentiment d’avoir fait un film à caractère politique. Il l’est mais malgré moi. Quant au scénario, une fois que nous nous sommes retrouvés sur place pour la préparation, mes producteurs et moi nous sommes rendu compte que par beaucoup d’aspects, il ne correspondait pas à la réalité du pays. Ni Noam, ni Nathalie ni moi ne vivons en Israël. Or il faut vivre dans ce pays pour connaître les petites choses qui deviennent de grandes choses quand on les vit.
Il a fallu déshabiller le scénario, déconstruire et reconstruire pour être crédible. Tous les membres de l’équipe, qui était constituée de Juifs israéliens, et de Palestiniens vivant en Israël ou en Cisjordanie, ont à un moment donné exprimé des choses par rapport au scénario. J’ai été très à l’écoute car j’y ai puisé des vérités que ni mes coscénaristes ni moi ne pouvions connaître. Chaque matin je prenais des notes et chaque soir je retravaillais les scènes du lendemain. Les acteurs, qui recevaient les séquences nouvelles ou modifiées quelques heures avant le tournage, ont tous joué le jeu. Tout ça m’a nourrie et m’a aidée à me débarrasser de mes clichés. C’était mon angoisse : véhiculer des clichés de façon naturelle.
Avez-vous écrit avec des acteurs en tête ?
L.L. - J’ai besoin de ça. Dès que nous avons commencé à parler casting avec mes producteurs, j’ai pensé à Emmanuelle Devos avant même que je n’aborde le travail sur le scénario. Son nom a été accueilli avec enthousiasme par mes producteurs et ma coscénariste. Emmanuelle a cette intelligence immédiate de l’émotion. Elle est cérébrale et en même temps charnelle. C’est une actrice de paradoxe. Pascal Elbé, j’avais déjà travaillé avec lui. C’est un acteur absolument délicieux avec un physique magnifique et un mystère, une fêlure… J’ai trouvé que le couple fonctionnerait très bien. Ils nous ont dit oui rapidement, ce qui nous a permis après d’aller à la rencontre des autres acteurs.
Quand on fait un film qui raconte l’histoire de deux enfants échangés à la naissance il faut trouver des acteurs dont les critères physiques font qu’ils peuvent ressembler aux deux couples de parents. Avez-vous fait un long casting pour les trouver ?
L.L. - J’avais besoin d’avoir de grands acteurs. Le reste se travaille. Y compris la ressemblance. J’ai découvert Mehdi Dehbi dans le téléfilm de Canal +, L’INFILTRÉ. Je l’avais trouvé remarquable avec ce dont j’avais besoin pour le personnage de Yacine, que je voulais troublant, insaisissable, grave et léger… Pour le rôle de Joseph, on devait normalement trouver le comédien sur place. Il me fallait donc un Israélien qui parle français étant donné que nous avions bien mis l’accent sur le fait que c’était une famille française venue s’installer en Israël. J’ai rencontré d’excellents acteurs là-bas, sans jamais pourtant être convaincue. J’en ai parlé à mes producteurs et me suis mise à chercher en France. Du coup le problème s’inversait : il fallait qu’ils parlent très bien l’hébreu ! J’ai rencontré Jules Sitruk. Je l’ai vu arriver à notre rendez-vous, timide, hésitant, fragile, mais très élégant… et au bout de trois minutes j’ai su que c’était lui. Il a fallu qu’il renforce son hébreu, qu’il travaille la guitare… il a beaucoup bossé ! Une fois que j’ai eu mes deux jeunes, je me suis sentie beaucoup plus en sécurité. Il ne me restait plus qu’à constituer la famille palestinienne.
Justement, comment ça s’est passé ?
L.L. - J’avais sur place une directrice de casting pour les rôles israéliens et une pour les palestiniens. J’ai vu beaucoup d’acteurs et d’actrices : ça a été des moments très forts. Je me souviens d’un très grand acteur, Juliano Mer-Khamis, qui a été assassiné par un groupe extrêmiste palestinien un peu avant notre rendez-vous. Ça a été un choc terrible. Et puis j’ai rencontré Khalifa Natour, qui m’a tout de suite bouleversée. Je l’avais vu et aimé dans LA VISITE DE LA FANFARE. J’ai aimé son humanité, son côté lunaire. J’avais envie d’un Saïd poétique. Ses interrogations sur le personnage, ses réflexions, son questionnement… tout me plaisait. Après il s’agissait de former une famille homogène. Quand j’ai commencé le casting des femmes, une bombe a explosé à Jérusalem, à l’arrêt d’un bus qui desservait les colonies. Du coup, tous les check-points ont fermé et beaucoup d’actrices arabes n’ont pas pu venir. Celles qui sont venues, pour pouvoir rejoindre le casting à Tel-Aviv, ont dû contourner les check-points à pied. Areen Omari a marché quatre heures et demi pour nous rejoindre ! Elle ne savait même pas comment elle allait pouvoir rentrer chez elle, à Ramallah… Malgré sa fatigue, elle a passé ses essais avec beaucoup de grâce et de conviction. J’ai ressenti une grande force, une grande beauté. J’avais trouvé Leïla, qui règne sur ses hommes avec amour et panache. Je voulais que ce soit une famille matriarcale.
Dans l’histoire, les pères se noient dans les tourbillons de cette vérité qui leur est insupportable. Ils préfèrent fuir qu’affronter. La souffrance les paralyse. Alors que les mères sont très rapidement au clair avec elles-mêmes, ce qui n’exclut évidemment pas la souffrance. Mais elles savent très vite :
1) Que le fils qu’elles ont élevé continue d’être leur fils.
2) Qu’il y a un autre fils, et qu’il est hors de question de passer à côté, de ne pas le connaître et de ne pas apprendre à l’aimer.
3) Que si ça doit passer par une main tendue, alors cette main doit se tendre au plus vite.
4) Qu’il va falloir convaincre les hommes qu’il n’existe aucune autre alternative possible.
C’est un film qui dit que la femme est l’avenir de l’homme, que si les femmes font alliance, elles peuvent pousser les hommes à être meilleurs.
Comment avez vous préparé ce film ?
L.L. - De façon technique, mais aussi idéologique. Même si je ne voulais pas que ce soit un film politique, ça ne pouvait pas ne pas être un film à caractère idéologique. Pour ça je me suis choisie des parrains. Le premier, je l’ai rencontré, c’est Yasmina Khadra. J’ai voulu lui soumettre le scénario, parce qu’il avait été écrit par trois Français dont deux Juifs, et que je voulais le point de vue d’un intellectuel et d’un artiste arabe pour savoir si le scénario n’était pas déséquilibré. Yasmina Khadra a accepté, il l’a lu, il a fait ce qu’on appelle une consultation, il a annoté le scénario, posé des éléments de dialogues dont nous nous sommes servis. Il a apporté sa vision.
Le deuxième parrain est extrêmement emblématique. Je ne l’ai jamais rencontré, il n’est même pas au courant, mais je l’ai choisi comme on se choisit une famille : c’est l’immense écrivain israélien Amos Oz, fondateur, en 1977, du mouvement La paix maintenant. La pensée d’Amos Oz a guidé mon travail. Quand je suis arrivée sur le tournage, j’ai donné à chaque chef de poste un petit livre intitulé "Imaginer l’Autre”, transcription d’un long entretien d’Amos Oz. Je voulais que mes collaborateurs le lisent parce que ce bouquin contenait le même message d’ouverture que celui que je souhaitais donner au film. Pour Amos Oz, la seule solution au conflit israélo-palestinien réside dans un compromis historique où chacun recevrait une partie de ce qu’il estime lui appartenir.
Amos Oz a été une sorte de guide spirituel. Voilà pourquoi je le remercie dans mon générique de fin. J’ai d’ailleurs glissé une interview de lui à la radio dans une séquence et dans une autre, Emmanuelle Devos lit un de ses livres.
Y avait-il pour vous, en tant que Juive, une forme d’engagement dans votre volonté de faire LE FILS DE L’AUTRE ?
L.L. - Je me suis posé la question. Ma judaïté fait partie de moi. Je ne suis pas pratiquante, je suis athée, mais je suis juive et je ne peux pas l’oublier puisque une grande partie de ma famille a été exterminée dans les camps de concentration. Maintenant je suis juive mais je ne suis pas israélienne, ce sont deux choses différentes.
Comment ça se passe quand une équipe française vient tourner un film en Israël, dans ce contexte particulier. Était-ce une préoccupation pour vous ?
L.L. - Ni mes producteurs, ni moi, ni personne n’avions l’intention de débarquer en conquérant. On est arrivé avec une humilité sincère, avec l’envie de faire ce film, de raconter cette histoire, mais de la raconter ensemble. On voulait que ce soit un projet fédérateur. J’ai demandé à notre producteur exécutif israélien de remettre un scénario (traduit en anglais) à chacun des techniciens. C’était très important pour moi qu’un électro ou un machino travaillant sur ce film sache exactement ce qu’il véhiculait et puisse adhérer ou pas au projet, en connaissance de cause. Ensuite, ça a été difficile dans la mesure où Israël est à la fois un pays ouvert et fermé. Circonspect vis à vis de celui qui n’est pas de là-bas. Et c’est légitime. Parce que cette méfiance fait aussi partie des conditions de survie du pays. Il a donc fallu montrer patte blanche - et pas qu’une fois. Ça a été un long travail pour s’apprivoiser mutuellement mais nous arrivions avec une telle naïveté qu’elle a généré beaucoup d’énergie positive. Beaucoup !
Vous gardez quel souvenir du premier jour de tournage ?
L.L. - Bizarrement, ce n’est pas celui qui m’a le plus marquée. Je garde le souvenir d’un premier jour de tournage, c’est à dire un mélange d’excitation, de besoin d’y aller, que ça démarre enfin, mais aussi la peur, les craintes…
C’était la première fois que je tournais un film en quatre langues (français, hébreu, arabe, anglais) moi qui n’en parle qu’une et demie ! Je me demandais comment j’allais me débrouiller, comment j’allais pouvoir tenir mon équipe, leur transmettre mes besoins, comment travailler avec les acteurs, comment arriver à leur insuffler certaines nuances… et puis finalement il faut se jeter dans la mêlée et tout se passe bien.
Quel est le jour dont vous vous souvenez le plus ?
L.L. - Celui où nous avons tourné devant le mur. J’étais allée plusieurs fois en Israël mais je n’avais jamais vu le mur comme ça. Jamais. L’endroit où nous avons construit le check-point, je l’ai trouvé par hasard. On était en repérages et brusquement, on se retrouve sur cette route étrange, comme un « L » à l’envers avec ce mur qui s’étendait devant nous à l’infini, comme une immense cicatrice, à côté duquel il y avait ce camp de nomade, qui est un vrai camp de nomades, et derrière le mur, le village palestinien… C’était un endroit incroyable, qui racontait beaucoup en une seule image. J’ai su qu’on
devait construire là, tourner là.
Au pied de ce mur il y a eu des moments très forts, comme lorsque nous avons tourné de nuit la scène où Pascal Elbé part à pied à la recherche de Joseph. Il était une ou deux heures du matin, le bruit de l’installation et la puissance des projecteurs ont fait que de l’autre côté du mur, ils commençaient à se demander ce qu’il se passait. Et pendant que nous étions en train de répéter, on a entendu des cris, on a vu des choses tomber, on a levé la tête et aperçu des garçons qui avaient grimpé sur le mur - je ne sais pas comment étant donné qu’à cet endroit il mesure six ou sept mètres de haut et qu’il est hérissé de barbelés ! Ils se tenaient en équilibre pour voir ce qui se passait. Les palestiniens de l’équipe leur ont expliqué que nous étions une équipe de cinéma. Moi j’étais blême.
Parce qu’un mur en évoque un autre, et qu’il y avait des images inévitables qui surgissaient. Celles du mur de Berlin ou, plus violentes encore, du ghetto de Varsovie.
Les choses se sont tassées, les garçons sont restés en hauteur mais silencieusement. À peine avions-nous commencé à tourner qu’on a été interrompus par les sirènes des Hummer de la police israélienne ! Je me suis vraiment demandé si on allait pouvoir tourner ! Et là ce sont les membres israéliens de l’équipe qui sont allés voir les policiers, pour arranger les choses… et on a tourné. À ce moment je me suis demandé où était le film : dans ce que je vivais ou dans ce que je racontais ? Dans
les deux, sûrement.
Quand on est dans un pays où l’on est confronté à des choses aussi fortes, est-ce
qu’on a tendance à être dépassé par les événements ?
L.L. - Dans une histoire comme celle-là où la vraie vie est plus forte que la vie rêvée, on peut effectivement se perdre. Je crois que j’ai été sauvée de ça par les discussions avec mes techniciens et mes acteurs qui n’ont cessé de m’ouvrir à ce que je voyais sans parfois comprendre, ou à ce que je comprenais sans le formaliser. C’est vrai que j’ai eu la sensation d’avoir vécu en un peu moins de quatre mois, une espèce de formation accélérée et d’être plus que jamais une passeuse. C’est à dire de recevoir des émotions, des chocs, et d’en nourrir tout de suite mon histoire. C’est aussi pourquoi il fallait réécrire tout le temps parce que plus que jamais ce film était une matière mouvante. La laisser se figer aurait été dangereux.
En voyant LE FILS DE L’AUTRE, on a vraiment le sentiment que votre mise en scène a évolué, que vous avez grandi comme réalisatrice. Est-ce un sentiment que vous avez éprouvé ?
L.L. - Deux choses : d’abord c’est mon troisième long-métrage de cinéma, mais mon quatrième film. La réalisation s’apprend en travaillant et en se nourrissant de ses expériences précédentes. Plus on tourne, plus on se sent libre de ce qu’on peut faire. Au début, pour moi qui suis d’abord scénariste, la force était dans l’écrit. Or quand on passe à la réalisation, on découvre que la force est dans l’image. La tentation était grande au début de se servir du scénario non pas comme un matériau de départ, comme une colonne vertébrale mais comme un tout à filmer tel quel. Plus on avance et plus on se rend compte qu’on doit s’en éloigner et que la force de l’image ne doit pas être redondante avec le pouvoir du mot. Ensuite, c’est la première fois que je suis aussi libre. Mes producteurs m’ont fait confiance. Ils m’ont suivie en tout. Cette confiance m’a galvanisée. Pourtant on avait très peu d’argent, on a tourné en 33 jours, et on avait tellement de problèmes de budget que j’ai dû rendre une journée de tournage sur le plateau. Malgré ça, nous n’avons été privés de rien, nous avons tourné selon nos besoins. Cette confiance, cette liberté, m’ont donné des ailes. Brusquement j’ai oublié toutes les contraintes. Et cela a incité au dépassement.
On a beau tourner tout ce qu’on veut, le film reste à trouver au montage. Comment
ça s’est passé ?
L.L. - On parle souvent du montage comme étant la première étape de la post-production. Pour moi, ça fait plutôt partie du tournage. Sylvie Gadmer a commencé à travailler pendant que je tournais. Ce qui était intéressant parce qu’elle me renvoyait des impressions sur ce qu’elle voyait. J’avais un avis avisé de premier spectateur. Quelques jours après la fin du tournage, Sylvie me donnait ainsi à voir un premier bout-à-bout du film.
Ensuite, on a commencé à travailler ensemble avec la volonté de raconter l’histoire de la façon la plus fluide possible, de manière à ce que tous les chemins de traverse soient nourris par les émotions des personnages et pas par des artifices de montage.
La musique est importante dans le film. Comment avez vous choisi le compositeur ?
L.L. - J’ai toujours accordé à la musique une place prépondérante. Sur LA PREMIÈRE FOIS QUE J’AI EU 20 ANS, on avait travaillé avec le compositeur des semaines en avance de manière à avoir des maquettes sur le plateau. Pendant que je préparais LE FILS DE L’AUTRE, j’ai rencontré la musique de Dhafer Youssef et j’ai eu un choc considérable. C’est un musicien très atypique, qui a fait l’école Coranique, qui a été muezzin, qui à 19 ans a quitté tout ça pour voyager, qui a posé ses valises à Vienne, à Paris, à New-York, qui a découvert le jazz scandinave, qui joue du oud et a une voix incroyable… Pour moi sa musique est une sorte de cri primal. Elle collait au film. Alors j’ai donné ses CD à Sylvie, ma monteuse, avec des indications très précises sur les morceaux que j’avais envie d’utiliser. Pendant que je tournais, Sylvie a monté la musique sur des images et m’a aussitôt envoyé un mail pour me dire : « Ça marche ! » Une fois le premier montage du film effectué, il a bien fallu s’inquiéter de savoir si Dhafer Youssef accepterait de signer la musique du FILS DE L’AUTRE. Pour moi c’était tellement une évidence que s’il avait dit non, ça aurait été dramatique. Heureusement, il a dit oui.
Le conflit israélo-palestinien semble sans fin. Quand on fait un film qui traite de ce
sujet, c’est difficile de trouver une fin ?
L.L. - Ça a été extrêmement difficile ! Dans le scénario de départ, Noam avait voulu un attentat. Je n’en voulais pas parce que je trouvais que c’était une fin attendue et que je me battais pour que ce film échappe à une violence d’usage si j’ose dire. Nathalie et moi avons réfléchi à une meilleure fin sans vraiment trouver. Pendant le tournage je n’arrêtais pas d’y penser. Très vite j’ai compris qu’il fallait laisser les adultes de côté, que ça devait se passer entre les jeunes car le film raconte d’abord l’histoire de cette jeunesse-là. J’ai écrit une première fin dont ma première assistante, Sophie Davin m’a dit : « Je suis sûre que tu peux trouver mieux ! »
La bonne idée est venue in extremis. J’avais prévu de faire un panoramique à 360° dans une arcasse d’immeuble surplombant une vallée, où Yacine vient se réfugier. Finalement, j’ai fait la même chose mais sur 180°. Pour qu’à la fin du film, les 180° restant soient ceux de Joseph, qui remplace Yacine dans un même panoramique inversé. Ils sont chacun la moitié de l’autre.
Vous avez déjà montré le film aux membres de l’équipe, quelle a été leur réaction ?
L.L. - Oui. C’était un moment très émouvant. Malheureusement tout le monde n’était pas là car c’est une projection que nous avons faite à la Cinémathèque de Tel-Aviv en journée, donc certains travaillaient. Ceux qui étaient là étaient heureux, émus, Khalifa Natour était bouleversé.
Vous croyez au pouvoir du cinéma ?
L.L. - Pour quoi ? Pour changer le monde ? Non. Pour partager, transmettre, échanger, oui. Un livre, un film, c’est un dialogue avec celui qui fait la démarche de venir à sa rencontre. C’est un moyen de vivre et de comprendre l’humanité de l’Autre.
Propos recueillis par PATRICK FABRE