Entretien avec Anaïs Barbeau-Lavalette
D’où vous vient cet intérêt pour la
Palestine ?
J'ai d'abord
voyagé en Palestine pour le tournage du documentaire Si j'avais un chapeau.
Nous tournions dans un camp de réfugiés, avec des enfants. J'ai eu comme un appel, un
réel coup de foudre, avec tout ce que ça peut avoir d'ambigu. Un mélange d'amour/haine,
de fascination et de confrontation. J'ai décidé d'y retourner pour une plus longue
période. J'y ai étudié la politique et l'arabe. Je m'y suis fait des amis. Mon
séjour n'a pas été simple. J'ai été ébranlée à plusieurs reprises, particulièrement
comme femme. Plusieurs fois je me suis demandée ce que je faisais là. Dans une
société aux antipodes de ce qui me définit dans ma chair, dans mon âme : la
liberté. Puis j'ai compris que c'est sans doute ce paradoxe qui m'interpellait.
Le fait que ce lieu que j'aime, si riche de ses gens, de ses résistants du
quotidien, soit privé de cette liberté qui est essentielle à l'être humain.
Autant à l'intérieur (celle des femmes) qu'à l'extérieur (du fait de
l'occupation). C'est ça quelque part qui me faisait m'y accrocher. J'y suis
retournée plusieurs fois, dans plusieurs villes, et plus j'y revenais, moins je
comprenais, plus je souhaitais m'y enfoncer. J'ai commencé à écrire mon
scénario là-bas, suite aux rencontres que j'y ai faites. La plupart des personnages
sont inspirés de personnes réelles.
Je ne sais
pas si le film constitue l'aboutissement de ma rencontre avec la Palestine.
Mais je sais que je suis arrivée quelque part en la racontant. Je ne me poserai
plus la question de mon intérêt pour cet endroit, ma réponse est maintenant
claire : pour faire ce film. Pour raconter la Palestine à ma façon.
Avez-vous le sentiment qu’on ne comprend
pas ou que l’on comprend mal ce qui se passe dans cette région du monde ?
Comme tout
plongeon dans un vaste sujet, sa connaissance révèle sa profondeur, et donc son
exploration est sans fin. Je ne peux toujours pas dire que je comprends la
Palestine ou le conflit israélo-palestinien. J'y ai fait des rencontres, donc
c'est une guerre à visage humain pour moi, ce qui la rapproche de moi et la
rend plus accessible, moins opaque. Mais je suis très loin d'être devenue une
experte en la matière ! J'ai plutôt un rapport émotif (de par mes liens
amicaux) et sensoriel (de par mes expériences concrètes de voyage, sons,
odeurs, sensations fortes) à la région. Ce qui fait que je m'en sens plus
proche que la plupart des gens, sans nécessairement pouvoir débattre en
profondeur sur le conflit.
Autrement,
de façon très superficielle, le monde arabe est actuellement dépeint de façon
monolithique. Les « Arabes », loin de nous, font peur. On ne les comprend pas
et on ne veut pas réellement les comprendre. Le caractère monstrueux d'actes
terroristes (qui pourtant ont lieu depuis longtemps et partout ailleurs) est
exacerbé, sorti de son contexte, jamais expliqué et toujours associé « aux
Arabes ». Ça terrifie et ça nous
éloigne, atténuant le désir de rencontre. C'est dans cette optique que j'ai
abordé la trajectoire de mes personnages. En souhaitant rapprocher de nous ce
qui nous semble inconcevable. Sans justifier leurs choix, je souhaitais
redonner un visage humain à un geste inhumain. C'est dérangeant, mais je pense
que ça participe à un processus de paix, d'ouverture à l'autre. C'est du moins
ce que j'espère.
Votre film suit Incendies de Denis
Villeneuve. S’agit-il d’un simple concours de circonstances ou voyez-vous une
explication à cet intérêt nouveau des cinéastes d’ici pour cette région du
monde ?
J'avais
amorcé l'écriture d'Inch'Allah bien avant d'avoir connaissance du projet de
Denis Villeneuve. J'ai été tellement heureuse de constater l'intérêt du public
québécois pour un sujet à priori loin de lui. Cela dit, je ne crois pas que ça
soit particulièrement cette région du monde qui intéresse les cinéastes
québécois, mais bien le Monde en général. De plus en plus, on a besoin de
parler de nous en sortant de notre territoire... L'identité québécoise se
redéfinit et bien que la question nationale ne soit pas réglée, on peut exister
à l'extérieur de nos frontières. C'est aussi ça, le Québec : ce regard sur l'ailleurs.
Le cinéma commence tout juste à refléter cette ouverture. Incendies, Monsieur
Lazhar et Rebelle en sont des exemples fabuleux. Ça fait respirer tout le monde
que de sortir un peu de soi. Ça participe activement à nous raconter et à nous
définir.
Au centre du film, il y a une Québécoise de
votre génération plongée dans une réalité qui lui est étrangère. Votre double,
en quelque sorte. Ce regard extérieur vous autorisait à scénariser et à tourner
un long métrage autour de la question palestinienne ?
Je n'aurais
pas osé faire une fiction dans cette région sans passer par le regard d'un ou
d'une Québécois(e). Et c'est d'ailleurs ce qui m'intéresse dans le film. À quel
point un conflit qui ne nous appartient pas peut-il devenir le nôtre ? Au fur
et à mesure, le personnage de Chloé devient un champ de bataille. Elle est
avalée par la guerre. Elle ne peut pas rester simple témoin. C'est ce que
j'avais envie d'exprimer. Dans un tel contexte, nos barrières de protection
tombent. Tout ce qui nous forge est menacé. C'est ça, la guerre. Elle peut
entrer en nous et nous ravager. Nous ne sommes pas immunisés contre ça. La guerre
n'appartient pas qu’aux autres. Je pense qu'en suivant un alter ego, on est
plus en mesure de saisir « l'humanité » derrière « l'inhumanité » de la guerre.
Chloé pourrait être moi, ma sœur, ma voisine. Son cheminement pourrait être le
nôtre. C'est ce qui m'intéresse. D'ailleurs, plusieurs femmes, américaines,
anglaises ou même israéliennes, sont actuellement en prison en Israël à la
suite d’une déroute similaire à celle de Chloé. Je n'ai rien inventé.
Avez-vous tourné le film aux endroits
exacts où se passe l’histoire ?
L'histoire
se passe entre un camp de réfugiés en bordure de la ville de Ramallah, en
Palestine, où travaille Chloé, et Jérusalem, en Israël, où elle habite. Nous
avons tourné quelques scènes à Ramallah et le long du Mur de séparation, et à
Tel-Aviv. Mais la majeure partie du film a été tournée à Amman, en Jordanie.
Principalement dans deux camps de réfugiés palestiniens.
Comment vous accueillait-on ?
Très bien.
Évidemment, on ne débarquait pas comme ça, à l'improviste. Il a fallu créer des
contacts dans les camps, les bons contacts. À travers eux on a pu rencontrer la
population et organiser le tournage. Les gens des camps y ont participé,
notamment à la sécurité et à la figuration. Le tournage créait un grand
événement et de l'excitation. On a minimisé les tournages de nuit, plus risqués.
Quand les scènes le permettaient, on y intégrait la population.
Nous avons
fait une grande partie du casting dans les camps de réfugiés : il fallait voir
la centaine de gaillards en attente devant notre petite maison, où l'on avait
improvisé un espace d'audition. Être né dans un camp, ça ne s'invente pas. Ça
se marche, ça se parle, ça paraît ! Je tenais vraiment à ce que le casting des
enfants en soit un de terrain. On a donc choisi tous les enfants à même les
camps de réfugiés ou dans le dépotoir que l'on voit dans le film. J’étais partie
du même principe pour le casting de Jessy dans Le ring, mon premier long
métrage. Je crois à la vérité physique des enfants, elle raconte beaucoup plus
que les mots.
Face à toutes ces personnes pour qui cette
fiction est le miroir d’une réalité qu’elles connaissent bien, vous a-t-il
fallu expliquer, justifier, négocier ?
De façon
générale, les Palestiniens et les Israéliens qui ont lu le scénario l'ont aimé.
Ils l'ont trouvé osé, original et non manichéen. C'est extrêmement rassurant de
se faire dire ça à l'aube du tournage, quand on aborde une réalité si vaste,
qui est loin de notre réalité. Je n'ai jamais eu la prétention de faire une
thèse sur le conflit. D'ailleurs, Inch'Allah n'est pas un film sur le conflit
israélo-palestinien, mais bien sur une Québécoise en Palestine. Sur une médecin
qui rencontre la guerre de plein fouet. Je voulais parler de ce qui à priori ne
nous appartient pas. De ce que l'on devient lorsqu'on est confronté à une
réalité qui nous dépasse : celle de la guerre. C'est ce point de vue que
j'embrasse et les lecteurs moyen-orientaux l'ont bien compris. Mon regard sur
les Israéliens et les Palestiniens n'est pas politique. Je raconte l'histoire
d'une femme prise en étau. J'avais envie de dire qu'on n’est à l'abri de rien
et que confronté au pire, même nos balises morales, que l'on croit si fortement
ancrées, peuvent s'écrouler.
Comment avez-vous travaillé avec
l’interprète de Chloé, Evelyne Brochu ? Connaissait-elle la région ? Dans
quelle mesure a-t-elle dû apprendre l’arabe, une langue que maîtrise son
personnage ?
J'ai
rencontré Evelyne à plusieurs reprises, en lui suggérant des lectures et des
films, pas nécessairement sur le thème, mais qui m'avaient inspirée de façon
précise ou large. Puis elle nous a accompagnés lors du premier voyage de repérage.
Elle n'avait jamais été dans cette région du monde et n'avait pas beaucoup
voyagé en aventurière. C'était donc important de briser la glace avant le tournage.
Nous avons fait des auditions ensemble à Paris et à Tel-Aviv. Elle a ainsi pu
donner la réplique aux interprètes de Rand et de Faysal. On s'est promenées en
Israël, puis en Palestine. Elle a ainsi pu voir, ressentir le Mur, les
checkpoints, l'occupation, les camps. Rencontrer les Palestiniens et les
Israéliens. Vivre la différence. C'était important qu'elle éprouve tout ça
physiquement, puisque la majeure partie du film ne serait pas tournée là-bas,
mais en Jordanie. Je crois que ça l'a véritablement nourrie. Au retour, elle a
travaillé les répliques du film avec Ruba Ghazal, une Palestinienne de
Montréal. Evelyne a une très bonne oreille. Au fur et à mesure du tournage,
elle peaufinait son accent et son vocabulaire arabe.
Comment avez-vous monté le reste de la
distribution ? Si l’on fait exception des enfants, les acteurs sont-ils des
professionnels ?
Nous avons beaucoup
cherché les interprètes de Rand et de Faysal. Je souhaitais vraiment trouver
une Palestinienne pour Rand, mais après un processus assez laborieux, nous
avons constaté qu'il serait très ardu de trouver une jeune comédienne
palestinienne pouvant se déplacer facilement en Jordanie pour le tournage. De
plus, les comédiennes palestiniennes rencontrées ne correspondaient pas à
l'énergie recherchée pour ce personnage. À la fois femme et enfant, fougueuse,
tragiquement vivante. J'avais vu Sabrina Ouazani dans plusieurs films dont
L'Esquive et Des hommes et des dieux, et je pensais à elle depuis longtemps.
Nous nous sommes rencontrées à Paris. Elle a fait une très belle audition. De
parents maghrébins, elle ne parlait pas l'arabe palestinien, alors elle a
travaillé très fort en amont pour avoir un accent adéquat et elle avait une
coach sur le tournage. Elle a incarné Rand avec panache.
Yousef
Sweid, acteur connu au Moyen-Orient, incarne pour sa part Faysal. C'est un
Palestinien qui vit en Israël. Sivan Levy incarne Ava. Israélienne de Tel-Aviv,
c'est aussi une comédienne professionnelle qui poursuit en ce moment des études
en français à Paris. Elle était ravie de jouer en français, une grande première
pour elle. Plusieurs Israéliens sont d'ailleurs francophiles.
Quant à
Safi, c'est ma perle rare, découvert lors du processus de casting sauvage dans
le camp de réfugiés. Il était là, parmi la centaine d'autres petits garçons. Je
l'ai remarqué tout de suite, parce qu'il dégageait à la fois quelque chose
d'étrange et d'extrêmement doux. Il avait réellement l'aura du personnage :
coupé du monde, sans être faible ou misérable. Il gardait une certaine fierté,
malgré sa différence. Le personnage de Safi est très important pour moi. Bien que
secondaire, il offre une touche poétique au film, autrement réaliste.
Apolitique, il rêve de voler au-delà des frontières. Ce qu'il fait à sa
manière.
Comme dans Le ring, les enfants occupent
une place importante dans Inch'Allah.
J'aime
travailler avec eux. Ils sont bruts, vrais, pas polis. C’est encore plus vrai
pour les enfants des camps ! J'aime cette énergie... même si elle n'est pas la
plus simple à contrôler sur un tournage ! Et puis, sur le plan dramatique,
parce qu'un enfant n'a pas fini de grandir, sa présence suffit à raconter
l'espoir, les lendemains possibles, la suite.
Vous avez vécu l'expérience accompagnée de
votre jeune fils, Manoé, auquel vous dédiez le film. Avez-vous hésité avant de
l’amener avec vous ?
Lorsque j'ai
appris que j'étais enceinte (une surprise !), j'ai d'abord été convaincue qu'on
ne me donnerait pas les fonds pour tourner un gros film à l'étranger dans cette
condition. On m'avait tellement dit que c'était impossible d'être mère et réalisatrice...
Heureusement, la SODEC et Téléfilm Canada n'ont pas hésité. Et les producteurs,
Kim McCraw et Luc Déry, ont accueilli la nouvelle avec bonheur et pragmatisme :
on allait faire en sorte que tout ça soit possible. Ils m'ont facilité les choses
sur place : j'ai eu mon petit appartement, j'ai voyagé avec une gardienne, etc.
Dès ses premiers mois, Manoé était de l'aventure : il a participé au casting
(je l'allaitais entre deux auditions !) et aux deux séjours de repérage, il a
marché à quatre pattes à Jérusalem, puis à deux à Amman lors du tournage. Sa
présence m'a rendue plus forte. Non seulement j'ai pu mieux diriger la scène de
l'accouchement, pivot du film, en la sortant d'une idée préconçue de cette
expérience, mais j'ai l'impression d'avoir fait un meilleur film grâce à lui.
Sa présence m'aidait à relativiser. Je n'aime pas parler de ma vie privée, mais
j'ai cette fois l'impression qu'il est important de dire que oui, c'est
possible de tourner un film avec un enfant. Et je n'ai pas fini de le faire !
Je suis extrêmement reconnaissante envers micro_scope d'avoir rendu tout ça
possible et doux. Je ne suis pas inquiète pour les femmes réalisatrices. Nous
sommes rendues ailleurs, grâce à celles qui nous ont précédées.La présence de
mon père, Philippe Lavalette, directeur photo du film, a aussi fait de cette
vaste expérience une précieuse histoire familiale. Philippe ne dit jamais non.
Il ne dit jamais « c'est assez ». Même sous le soleil, au milieu du chaos, pour
la centième fois, il a envie de continuer à chercher, il a envie de trouver. Il
est en constante exploration, ne s'installe jamais dans le confort, bouleverse
ses propres limites, et donc les miennes. J'hésite ? En moins de deux, on
inverse toute la scène et il n'y met pas de frein. Et puis il y a la douceur.
Une denrée rare sur un plateau. Philippe a cette aura qui fait qu'on a envie
d'être près de lui. Parce qu'il est calme. Apaisant. Lumineux.
Qu’en est-il des décors du film ? Tous ces
lieux existent-ils tels qu’on les voit ou vous a-t-il fallu les reconstituer ?
André-Line
Beauparlant signe la conception visuelle du film. Elle a fait un travail
monstre. La base du dépotoir existait déjà, avec ses enfants qui y
travaillaient montés sur des ânes et ses feux qui brûlaient çà et là. Nous l'avons
magnifié, grossi et rendu plus coloré. Je ne voulais pas d'un dépotoir triste
et misérable. Les enfants y rigolent et travaillent en petits adultes, c'est la
vie qui l'emporte. Mais surtout, il a fallu reconstruire le Mur bordant le
dépotoir ! C'est 300 mètres de béton monté à l'image du Mur de séparation, sur
un chantier dirigé par André-Line dans un pays où les femmes d'ordinaire ne
mènent pas !
Notre Mur a
ensuite été transporté par camions dans un second décor : celui du checkpoint
où travaille Ava. Au beau milieu du désert jordanien, sur une vraie base de
l'armée, nous avons recréé une zone frontalière de toutes pièces. Tout a l'air
vrai, autant les gens que les lieux, mais tout est mis en scène... Il n'y a
pratiquement aucun plan où la figuration n'est pas mise en place au quart de
tour. Mais ça se fond dans le décor parce qu'on tourne vrai, à l'épaule, façon
documentaire. On a l'impression que rien n'est mis en scène. Or c'est tout le
contraire.
Vous montrez le Mur de séparation, les
checkpoints, le quotidien des gens, mais vous accordez aussi une grande
importance aux gros plans. On est souvent très près de Chloé. Cette idée
s’est-elle imposée rapidement ?
C'est vrai
qu'on est très près d'elle. Instinctivement j'avais envie d'y être collée. Sans
nous priver du paysage, bien entendu, mais en y pénétrant avec elle, collée à
son souffle, à sa peau, à sa réception. C'est à travers elle qu'on reçoit la
Palestine, sa vie, ses gens, le conflit. Je ne voulais pas de carte postale ni
de mise en contexte. Je voulais que Chloé soit notre pays, d'abord et avant
tout. Et que ce qui est propre au territoire, son Mur, ses checkpoints, ses
camps, soient offerts en ponctuation dramatique plutôt qu'en présentation.
Chloé est tour à tour résignée,
mélancolique, révoltée, coupable, défaite. Elle passe par toute la gamme des
émotions. Ces montagnes russes correspondent-elles à votre propre expérience ?
Je ne vois
pas la trajectoire de Chloé en montagnes russes, mais plutôt en chute libre.
Progressivement, elle se fait happer par le conflit. Elle devient elle-même un
champ de bataille. Elle perd ses repères. Elle se noie. Cela ne m'est pas
arrivé, mais j'ai compris que l'on pouvait à ce point se perdre. Et c'est ce
qui m'intéresse dans la trajectoire de Chloé. Pour ma part j'ai été troublée en
profondeur, à plusieurs reprises. J'en ai fait un film...
On confronte Chloé. On lui dit que ce n’est
pas sa guerre. On la repousse. On pourrait vous dire la même chose. Que
répondez-vous ?
Et si ça
pouvait devenir un peu ma guerre ? Ça devient certainement celle de Chloé, dans
toute son absurdité. Si ce n'est pas ma guerre, c'est très certainement une
guerre qui fait maintenant partie de moi. Qu'on le veuille ou non. En tant que
cinéaste, c'est de ma guerre à moi que j'ai l'impression de parler. De celle
qui m'habite. Je n'ai pas la prétention de parler des douleurs des autres, de
ceux qui côtoient la guerre ou pour ceux qui y réfléchissent au quotidien. Mais
je n'ai pas non plus l'impression d'être imposteur. Je l'ai rencontrée, cette
guerre. Elle aussi m'a rencontrée.
Passer du Ring à Inch'Allah,
d'Hochelaga-Maisonneuve à la Cisjordanie, cela s’apparente à un grand écart.
Pourquoi un tel changement de cap ?
J'ai envie
de parler de ce qui m'habite. Hochelaga-Maisonneuve m'habite. Je l'ai d'abord
côtoyé en parrainant une enfant du quartier, puis je l'ai filmé en documentaire
(Si j'avais un chapeau), avant de l'écrire en fiction (Le ring) et en roman (Je
voudrais qu'on m'efface). Je viens tout juste de terminer un court métrage, Ina
Litovski, co-réalisé avec André Turpin, inspiré de mon roman. Quand je
rencontre un pays – et Hochelaga en est un – j'ai envie de le raconter. Mais je
dois d'abord l'avoir éprouvé physiquement, à travers tous mes sens, pour me
donner la permission (et l'inspiration) de le faire.
J’ai fait le
même cheminement pour Inch'Allah. J'ai voyagé en Palestine puis j'y ai tourné
Si j'avais un chapeau (qui comportait quatre segments, chacun dans un pays
différent), avant de retourner m'y installer, d'y étudier et d'y rédiger des
chroniques récemment publiées : Embrasser Yasser Arafat. Puis j'ai plongé dans
l'écriture d'Inch'Allah. J'ai écrit le scénario en partie au Québec, mais aussi
en Palestine pour étoffer la recherche. Je n'oublierai jamais mes journées
passées à écrire dans le petit jardin d'une très vieille dame de Naplouse,
entre les cafés à la cardamome et les rencontres avec des parents de kamikazes.
Entre
Hochelaga et la Palestine, entre Le ring et Inch'Allah, il y a tout de même un
lien solide, celui de la résistance. Celui du feu intérieur qui garde en vie.
Celui de Jessy ou de Safi.
Propos
recueillis par Michel Coulombe