Naissance d'un superhéros minimaliste à la Steve McQueen
FABIENNE BRADFER, LE SOIR - Deauville 2011
Entretien Dans son genre, Nicolas Winding Refn se dit le meilleur. Le jury cannois lui a décerné le Prix de la mise en scène pour "Drive".
Personnellement, le Danois Nicolas Winding Refn, qui s'est fait un nom avec la trilogie Pusher, est entre le jour et la nuit. C'est lui qui le dit. Cela vient-il du fait qu'il est né danois et vit depuis l'âge de huit ans aux Etats-Unis ? Il aime dire aussi que « l'art est un acte de violence » et qu'il s'intéresse « aux extrêmes, un mélange de poésie et de violence ». Son nouveau film Drive, Prix de la mise en scène au Festival de Cannes, porté par Ryan Gosling, s'inscrit dans cette réflexion. Explications.
« Drive », c'est court, efficace comme titre. A votre image ?
Je suis un minimaliste. Je crois sincèrement que moins on en fait, mieux c'est. C'est pourquoi je ne fais pas de films plus longs que 90 minutes, ce qui, je le crois, correspond à notre cycle de rêves. En plus, j'aime les mots simples, qui claquent. C'est d'ailleurs le même titre que le roman. Efficace.
Avec Ryan Gosling, le travail est-il également minimaliste ?
On a une manière très particulière de communiquer. La plupart du temps, sans même le faire. La compréhension vient comme ça, instinctivement. De manière kinétique. Comme s'il était mon alter ego.
Le film est assez différent du bouquin de James Sallis dont il s'inspire…
C'est vrai, il est plus linéaire, et accessible. Dans le livre, le héros se remémore son passé, mais se projette aussi dans l'avenir. Moi, je voulais tourner le film plus calmement. Cette manière, plus mystérieuse, de découvrir le héros, le rend plus mythologique. Je fais des films comme j'aimerais les voir à l'écran. C'est pour ça que je laisse beaucoup de latitude aux acteurs, qu'ils puissent s'imprégner d'un décor, par exemple, et rendre leurs émotions en fonction de ce qu'ils ressentent. Si c'est fort, le public le ressentira également. J'avance pas à pas, et capte ce que moi-même je ressens par rapport à leurs émotions. De la même façon, Ryan a lui-même choisi la veste qu'il porterait dans le film, avec ce sigle du scorpion. Je la voulais en satin blanc, lui avec ce sigle dessus. Parce qu'il sentait bien son personnage dans cet accoutrement-là. J'ai dit : Tope-là !
On est étonné de voir qu'un de vos producteurs, Michael Litvak (Bold Films), est belge.
Oui, même s'il vit à Paris. Cet industriel a financé le film à 100 %, sans jamais intervenir dans le développement. C'est une chance d'être tombé sur lui.
Comment garder son intégrité alors qu'on est produit par de grands noms tels Marc E. Platt (« La revanche d'une blonde ») et Adam Siegel (« Wanted ») ?
Ils ont eu l'intelligence de me laisser faire le film que je voulais faire. Je leur ai dit qu'ils n'auraient qu'à aller voir ailleurs si ce n'était pas le cas. Il y a de meilleurs réalisateurs que moi dans le monde, c'est sûr. Mais dans le genre où j'évolue, je suis le meilleur. Pour eux, c'était un pari.
Et ce mélange américain/européen était indispensable ?
Disons que ça marche mieux si on combine la puissance hollywoodienne et la créativité européenne. C'est ainsi que la première vague s'est imposée. La seconde, dans les années soixante et septante, a vu des réalisateurs américains voulant réaliser des films à la sauce européenne. Et on arrive à nouveau à un équilibre entre les deux. C'est cette combinaison qui est, à mon sens, la plus intéressante. Moi-même, j'ai un passeport danois mais depuis que j'ai émigré à New York, à huit ans, je me sens américain.
La musique a une place fondamentale dans votre film. A quel moment intervient-elle dans votre processus de création ?
Très rapidement. Avec elle, je vois immédiatement le processus visuel. La musique a toujours été pour moi inspiratrice, plus que les drogues. Quand on a 20 ans, on plane avec la drogue. Mais ça passe. Et pour planer, et créer, la musique est bien plus forte. Pour ce film-ci, la musique se devait d'être électronique, pour évoquer le côté masculin de la voiture. Et je voyais bien un côté début des années 80, avec un son européen. Sur le plateau, j'écoutais sans arrêt Kraftwerk et Brian Eno, histoire de rester dans l'ambiance.
Le côté sombre de votre métier ?
La créativité. Elle prend pas mal d'énergie, ça pèse parfois. Mais c'est comme les personnages. On préfère toujours les mauvais aux bons, les tourmentés aux gens sages. Créer rejoint ça.
D'où un film très extrême ?
C'est ce que je voulais. En dix secondes, qu'on ressente la romance et la violence. Deux extrêmes en peu de temps. Tous les personnages du film sont des archétypes, issus de contes. Los Angeles même semble issu d'un conte de fées, et c'est normal : la ville elle-même est une ville d'illusions. La cité des anges…