Interview de Lucas Belvaux
Comment
est née l'idée de ce film?
L'origine du
film, c'est un livre inspiré d'un fait divers réel qui s'est passé à New York,
dans le quartier du Queens, en 1964. C'ést le meurtre d'une jeune femme qui
s'appelle Kitty Genovese, serveuse dans un bar de nuit, et qui, en sortant du
travail à 3 heures du matin, a été agressée par un tueur en série qui l'a tuée.
C'est un meurtre particulièrement horrible et long. Ca a duré à peu près 20
minutes entre le début de l'agression et sa mort.
Ce qu'il y a
eu de particulier sur cet assassinat, ce qui l'a rendu célèbre, c'est qu'il y a
eu 38 témoins. 38 personnes ont vu ou entendu quelque chose. 38 personnes ont compris qu'il se passait
quelque chose de grave, et personne n'a rien fait. Personne n'a pris son
téléphone pour appeler la police, personne n'est descendu dans la rue pour dire
"qu'est-ce qu'il se passe" ou "arrêtez"... Rien. Elle
aurait pu être sauvée, si quelqu'un avait ne fut-ce que ouvert sa fenêtre et
crié, elle aurait été sauvée. Personne
n'a rien fait et elle est morte.
Pourquoi
personne n'est intervenu?
Comme ça a
été révélé par la presse, c'est devenu un gros scandale aux Etats-Unis. C'est à
ce moment-là que le 911, numéro d'appel d'urgence, a été créé.
Le scandale
a été tel que ça a provoqué beaucoup d'études sociologiques. On a parlé d'un
syndrôme Kitty Genovese. Les conclusions ont été que plus il y a de témoins,
moins on se sent responsable de ce qui se passe, et donc moins on a besoin ou
envie d'intervenir. Moi, cette
réponse-là ne me satisfait pas.
Quand ça
m'arrive, quand je suis en présence de ce genre de chose, je ne me dit pas que
d'autres l'ont vu et vont téléphoner, j'interviens. Je n'ai jamais été
confronté à quelque chose d'aussi grave, mais quand j'ai été confronté à
quelque chose, j'ai fait quelque chose.
Moi je ne
sais pas pourquoi le personnage principal n'a pas réagi, je n'ai pas d'avis
là-dessus. Je ne saurai jamais pourquoi il n'a rien fait. C'est osbcur, c'est
profond...
Peut-être
qu'il faudrait 10 ans de psychanalyse, et peut-être que même ça ne suffirait
pas. Même lui, probablement ne le sait-il pas. Ce qui m'intéresse, dans le
film, c'est "après" : comment ça se passe après ça, comment lui vit
avec ça, comment les autres vivent avec ça, comment la société vit avec ça.
Pensez-vous
que ce film peut changer les gens?
Je pense
qu'un film ne change jamais les gens. Je n'ai pas cette prétention-là. Mais je
pense que chaque film fait partie du progrès. Ou de la régression, ça peut
jouer dans l'autre sens aussi. Les
films, la littérature, la réflexion, la philosophie, etc... font qu'on parle
des choses, qu'on pose les problèmes. Je pense que l'humanité en général est moins
violente qu'il y a 1000 ans! Et que dans 1000 ans peut-être, on sera encore
plus civilisés. Et peut-être que mes films auront un tout petit peu contribué à
ça. Moins que les livres des grands philosophes, mais ça aura alimenté la
discussion.
Est-ce
juste de dire que votre film est un film très sombre?
C'est vrai
que c'est un film sombre, mais ce n'est pas un film desespéré. Sur la place de l'homme, sur ce qui fait
l'humanité, le film n'est pas sombre parce qu'il dit quand même que l'homme est
responsable de ses actes. Et ça reste
quand même quelque chose de plutôt optimiste.